Changements structurels à Cuba: réformes anodines ou début d'un changement en profondeur |
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| Written by Tiffany Castlebay |
| Thursday, 24 April 2008 19:00 |
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Depuis son accession à la présidence de l’État cubain le 24 février 2008, l’ancien ministre de la Défense Raul Castro, qui a succédé à son frère aîné Fidel pour un mandat de cinq ans, a introduit une série de mesures « progressistes » pour calmer la grogne populaire. Ainsi, depuis le dimanche 30 mars dernier, les Cubains ont la permission d’accéder librement aux hôtels de l’île, de se prendre une chambre et même de se louer une voiture, sur simple présentation de leur « carnet d’identité », privilèges autrefois réservés aux seuls étrangers.
Anodine en apparence, cette mesure met fin à une interdiction de facto pour les Cubains d’utiliser les nombreux complexes hôteliers qu’ils ont vu fleurir depuis 15 ans, notamment ceux de Varadero, la grande station balnéaire à 150 km à l’est de la capitale, qui sera désormais ouverte à la population. L’interdiction d’accès aux hôtels – exception faite d’une nuit de lune de miel ou de récompense des employés modèles de l’État – était vécue comme un véritable apartheid par bon nombre d’habitants. Même les touristes n’avaient pas le droit d’inviter, à leurs frais, des amis ou de la famille proche à passer la nuit à l’hôtel. Quand le régime castriste a choisi de développer le tourisme dans les années 1990 pour tenter de palier au krach économique après la chute du bloc soviétique, cette activité lucrative ne devait être offerte qu’au client en provenance de l’extérieur pour rapporter des devises étrangères. Cette mesure visait aussi à contrer les effets pervers du tourisme international, notamment la prostitution. Depuis son arrivée au pouvoir, Raul Castro semble vouloir aller de l’avant par la mise en place de « changements structurels » visant à éliminer les « interdictions excessives » qui pénalisent le peuple cubain. ![]() En effet, dans son discours d’investiture, Raul Castro avait promis de lever « dans les prochaines semaines » certaines des « interdictions les plus simples » qui à ses yeux encombraient l’économie cubaine, à toutes fins pratiques sous le contrôle absolu de l’État. Depuis lors, il a annoncé la mise en vente libre des ordinateurs, des lecteurs vidéo, des DVD et des téléphones portables. Il a en outre indiqué que son gouvernement était fermement résolu « à faciliter les relations entre les Cubains vivant à l’étranger et leurs familles restées à Cuba et à simplifier la réglementation et la bureaucratie, y compris pour les voyages professionnels ». Dans le domaine de l'agriculture, autre sujet délicat à Cuba qui doit importer plus de 80% de son alimentation, le gouvernement a annoncé l'octroi de prêts aux coopératives agricoles dans le but de stimuler la production devant la flambée mondiale des prix et le début de la libéralisation de la vente de petit matériel agricole aux producteurs. Ces mesures sont certainement des signes les plus encourageants de la part du régime cubain depuis bien longtemps, dans le sens d’un assouplissement des réglementations régissant la vie de la population de l’île. ![]() De l’aspect économique, l’accès aux hôtels de l’île par les Cubains est un premier pas vers l’ouverture du tourisme au marché extérieur, mais ses répercussions immédiates, comme les autres mesures annoncées précédemment, devraient être limitées. En effet, Cuba subit un système de double-monnaie. Tandis que la quasi-totalité des habitants sont payés par l’État en pesos cubains (CUP), recevant en moyenne 400 pesos de salaire mensuel, soit l’équivalent de 17 dollars U.S., la majorité des produits de première nécessité et des services, notamment les importations, est vendue en « pesos convertibles » (CUC), dont la valeur est 24 fois plus élevée que le CUP. Différence qui explique le fait que très peu de Cubains pourront s’offrir un séjour dans ces hôtels, où le coût d’une chambre représente au minimum trois fois le salaire mensuel moyen. Raul Castro a d’ailleurs promis d’étudier une « réévaluation progressive et prudente du peso cubain », pour le rapprocher du peso « fort ». M. Espinosa Chepe, économiste et ancien prisonnier politique cubain, explique dans une entrevue accordée au journal Le Monde le 4 mars 2008, qu’ « éliminer la double monnaie, tout en évitant un choc économique, implique au préalable une réévaluation du peso, une augmentation de la production et une réduction des subventions ». Rappelons également que le secteur privé cubain a été supprimé dans sa quasi-totalité en 1968. Ainsi, l’économie est plongée dans un état calamiteux depuis bientôt 20 ans, étouffée par une lourde bureaucratie et un dur embargo américain. Or, plusieurs experts s’entendent pour dire que la situation économique du pays connaît une certaine embellie depuis quelques années. Cuba a en effet multiplié ses relations économiques avec la Chine et a profité de la position extrêmement avantageuse que lui confère ses nouvelles relations avec l’Amérique latine, particulièrement avec le gouvernement de Hugo Chavez. Le nouveau mouvement anti-impérialisme et anti-néolibéral latino-américain. Troque son pétrole vénézuélien contre les médecins cubains. De plus, l’augmentation importante des échanges avec la Chine renforcent le positionnement des orthodoxes dans l’appareil de l’État. Bon nombre d’experts considèrent d’ailleurs que Cuba pourrait être tentée d’adapter le modèle chinois ou vietnamien, conciliant ainsi libéralisme économique et autoritarisme politique. Malgré tout, le salaire moyen de la population de l’île stagne, oscillant entre 15 et 20 dollars par mois, et la misère n’est que peu compensée par les services fournis par l’État, le secteur privé encore embryonnaire et le financement de la diaspora. Doit-on voir en ces mesures un signe prometteur d’une ouverture graduelle vers la démocratie et le respect des droits de la personne à Cuba? Rien n’est moins sûr, car le « lider maximo » veille encore étroitement sur les affaires de l’État. Fidel Castro s’est en effet assuré d’avoir, par l’entremise de son frère et successeur Raul, un ascendant illimité, voire un droit de veto, sur l’évolution prochaine de Cuba : il doit être « consulté » sur toute question « spécialement importante » en matière de défense, de politique étrangère ou d’économie. Qui plus est, l’installation de la vieille garde communiste aux côtés du nouveau président, y compris l’influence renouvelée des généraux, laissent augurer bien peu de changements spectaculaires à Cuba. Les réformes, si elles se matérialisent, seront caractérisées par la discrétion et le pragmatisme; Raul Castro avait prévenu que rien de « spectaculaire » ne se ferait et que les changements iraient « petit à petit ». On parle ici d’une évolution à la chinoise, caractérisée par une ouverture économique sans véritable contrepartie politique importante. En effet, au niveau des libertés politiques, Cuba reste « le seul » pays d’Amérique latine à réprimer « quasiment toute forme de dissidence politique », accuse Human Rights Watch dans son rapport annuel de 2008, et « aucun changement significatif » n’est intervenu depuis que Fidel Castro a remis les rênes de l’État à son frère Raul en juillet 2006.
Malgré tout, plusieurs experts sont optimistes et croient que Raul Castro comprend parfaitement que le socialisme cubain doit être réformé graduellement s’il veut survivre à long terme. Selon Domingo Amuchastegi, un ancien officier des services secrets cubains qui a élu domicile a Miami en 1994, « la décentralisation et les initiatives encourageant l’entreprise privée vont lentement fleurir, passant du secteur agraire à l’économie entière ». En effet, l’avenir du régime cubain dépend en grande partie de son habileté à réformer ses propres systèmes économique et social, en sauvegardant lses acquis sociaux les plus importants, soit ceux qui forment la base de la pensée socialiste, mais en démocratisant graduellement son économie et son système politique. C’est pourquoi, et ce, malgré l’incertitude qui plane sur l’avenir de la petite île socialiste, il serait inconséquent et complètement contre-productif de ne pas chercher à encourager les premiers signes d’ouverture envers la démocratie et le respect des droits de l’homme, aussi ténus soit-ils. Depuis l’arrivée de Raul Castro à l’avant plan, plusieurs pays occidentaux ont offert leur appui à un dialogue constructif avec Cuba, espérant que le nouveau président cubain serait ouvert à engager sa nation dans une transition pacifique vers une société démocratique. Le Canada, qui a maintenu des relations avec Cuba après la révolution de 1959 malgré les pressions de Washington, espère que le retrait de Fidel Castro ouvrira la voie « à un processus de réformes politiques et économiques », a déclaré Maxime Bernier, ministre des Affaires étrangères, au lendemain de la nomination de Raul. Vœu pieu ou réel engagement? Nul ne le sait très bien. Or, une chose est pourtant certaine : l’avenir démocratique de Cuba passe avant tout par la normalisation des relations entre Washington et La Havane, notamment par la levée de l’embargo américain qui maintient délibérément la pression rendant laborieuse toute réforme qui viserait à développer une véritable démocratie sociale et politique. D’ailleurs, l’Assemblée générale de l’ONU procède chaque année depuis 16 ans au même vote, par lequel elle exhorte les États-Unis à lever l’embargo économique qu’ils imposent à Cuba depuis 45 ans et qui pénalise directement le peuple cubain. Rappelons que cet embargo en 1962, après l’échec de l’invasion de la baie des Cochons dans le but renverser le régime castriste. Il a ensuite été renforcé à plusieurs reprises, notamment par la loi Helms-Burton de 1996 et par des restrictions de voyage des citoyens américains à Cuba. Malheureusement, Washington a annoncé qu’elle ne changerait pas sa politique envers Cuba dans les circonstances actuelles. « Pour améliorer les relations, ce qui doit changer, ce ne sont pas les États-Unis, ce qui doit changer, c’est Cuba », déclarait récemment le président Bush, dénonçant à nouveau ce qu’il a qualifié de « goulag tropical ». Quant à la levée de l’embargo, Georges W. Bush a répondu que les Cubains n’en profiteraient pas parce que les ténors du régime la détourneraient à leur profit. Or, cette position intransigeante pourrait peut-être évoluer à la suite des élections présidentielles américaines, prévues en novembre prochain. Barack Obama, candidat démocrate à la succession de Bush, a qualifié la politique cubaine de « fiasco » et s’est dit prêt, s’il est élu, à rencontrer Raul Castro sans autre condition que de pouvoir parler des droits de l’homme ou des prisonniers politiques. D’ailleurs, M. Obama n’est pas le seul de l’administration à réclamer du changement à ce niveau. En février 2008, plus de 100 membres du Congrès américain ont écrit à la secrétaire d’État Condoleezza Rice pour exiger une « révision complète » de la politique américaine envers Cuba. « Après 50 ans, il est temps pour nous de penser et d’agir d’une façon nouvelle » écrivent dans cette lettre 104 parlementaires démocrates et républicains – soit un quart de la Chambre des représentants qui compte 435 membres. Les signataires reprochent à Washington de n’avoir obtenu aucun résultat : « Pendant cinq décennies, la politique américaine a misé sur les sanctions économiques et l’isolement pour forcer le gouvernement cubain à changer. Or, les développements ont démontré que cette politique n’a pas fonctionné », rappellent-ils. Gel politique, relative prospérité de l’État, stagnation de la pauvreté : tout sert à démontrer que l’embargo est un duel politique que les Américains ont perdu. Quelle serait la meilleure voie à suivre dans ce dossier ? Assurément, il faut continuer de faire pression sur le régime cubain pour que celui-ci favorise le respect des valeurs démocratiques et des droits de l’homme, dont la liberté de presse, d’association et d’opinion. Cuba doit comprendre qu’elle n’a pas le choix d’entreprendre des changements importants au sein de sa gestion politique et économique, et que la lutte du régime pour rénover l’expérience socialiste doit passer avant toute autre chose par l’élargissement des espaces démocratiques et par une plus grande participation citoyenne dans les affaires de l’État. Or, Cuba doit continuer de résister aux menaces de Washington et demeurer vigileante face au danger que peut représenter une libéralisation trop rapide de son économie. Il lui faut également protéger ses idéaux socialistes et les acquis de la révolution, qui font d’elle un modèle régional en ce qui à trait aux soins de santé et à l’éducation. Les États-Unis devront un jour ou l’autre se rendrent à l’évidence que leur politique étrangère avec Cuba ne fait que renforcer l’entêtement du régime actuel, qui prône le nationalisme cubain et la lutte à l’impérialisme comme solution au chantage de Washington. Le Canada doit, pour sa part, continuer de se tenir loin de l’entêtement américain et encourager le plus possible les « petits pas » du régime cubain, en réclamant publiquement la mise en place de conditions qui faciliteront la transition post-Fidel. Il serait dommage de ne pas être optimistes face à l’avenir de Cuba. Comme le dit si bien l’intellectuel cubain Aurelio Alonso, dans une entrevue accordée à la revue Alternatives, « la société cubaine, socialiste, même si ce terme exprime surtout encore ce qu’elle aspire à être et non ce qu’elle est, dispose d’une intelligence et d’un capital humain exceptionnel et décisif pour les changements qui sont à l’ordre du jour sur le continent ainsi que pour penser à l’avenir d’une perspective politique, économique, sociologique et éthique ».
© 2008 Ariane Théroux-Samuel; licensee (Cult)ure Magazine.
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Comments (1)
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Cuba....une société en changement
Cet article écrit il y a 2 ans prouve à quel point l'auteur a eu raison de dire qu'il faut garder l'optimisme à l'égard de Cuba. |























Avec plus de 200 prisonniers politiques, dont 25 journalistes, Cuba se situe au deuxième rang au monde, après la Chine, pour ce qui est des atteintes à la liberté d’expression, tandis que l’absence d’une société civile forte et indépendante limite la construction d’une véritable démocratie politique. En dépit de la signatur de deux pactes des Nations unies le 28 février dernier sur les droits de l’homme, les autorités cubaines craignent les débats d’idées au sein de la société et limitent la discussion à ceux qui défendent la révolution, sans tenir compte de la pluralité d’opinions existante aujourd’hui à Cuba, regrette M. Cuesta Morua, un opposant cubain social-démocrate, dans un article du journal Le Monde du 26 mars 2008.
